Les biais de raisonnement

Pour la population et l’ensemble du corps médical, les kinésithérapeutes sont si connus pour leurs mains qu’il s’agirait de leur principal outil de travail. Il n’en est rien, car notre véritable outil est notre cerveau. Hé oui, les kinés réfléchissent ^^.

Débordant de capacités, cet organe extraordinaire nous aide à écouter, interpréter, décider, agir, et réévaluer. Nous faisons toutes ces actions de façon consciente ou non, et comme nos mains qui peuvent être maladroites ou avoir des tics indépendants de notre volonté, notre cerveau présente également des petites faiblesses : on parlera ici de biais cognitifs.

 

Ces biais entraînent une distorsion de la réalité, ils nous font perdre notre sens logique qui peut être coûteux en temps et en énergie, au profit d’une décision rapide. Cela se passe non pas par fainéantise, mais plus exactement par économie d’énergie. La différence est ténue mais importante. Le cerveau étant l’organe humain le plus énergivore, on estime qu’il consomme à lui seul 25% de l’énergie du corps. Limiter son coût énergétique semble donc être une bonne stratégie.

Le problème des biais réside dans le fait qu’il ne nous est pas possible de les éviter, même en les connaissant. Il est nécessaire de produire un effort cognitif, parfois énorme, de rationalisation afin de les déjouer.

Un exemple avec cette illusion d’optique :

Quelle est votre perception immédiate, votre intuition à la première seconde où vous avez vu cette image sur le fait que le chat monte où descende ? Et après avoir bien observé quel est votre avis, il monte ? il descend ? (réponse en fin d’article).

Il existe plusieurs dizaines de biais, dont une bonne partie est référencée ici. Je vous propose d’en parcourir quelques-uns qui peuvent nous servir lors de notre pratique quotidienne de kiné, mais également au cours de la vie quotidienne.

Nous utiliserons l’exemple d’un kiné formé à une méthode spécifique qu’il utilise principalement dans ses prises en charges.

Mise en garde : Merci de ne pas le prendre pour vous personnellement, ou plutôt si, puisque l’on est tous atteints ! Comme pour les illusions d’optique, seul le raisonnement et la rationalisation permettent de s’en affranchir pour analyser. Mais dès que l’on relâche l’attention, leurs effets se font ressentir. 😉

 

Le biais d’endogroupe

Certains de ces biais sont clairement des raccourcis basés sur un vécu nous permettant de décider rapidement face à une situation, et c’est en ce sens qu’ils nous permettent de consommer moins d’énergie. D’autres surviennent en lien avec notre environnement, ce qui nous amène à parler d’un premier biais, le biais d’endogroupe. Ce biais est en lien avec les effets de la pensée de groupe, de la constitution de chambres d’écho. C’est notre tendance à croire des choses comme vraies car plusieurs personnes autour de nous pensent de la même manière.

En reprenant notre exemple, si le kiné pense que la méthode qu’il utilise améliore un de ses patients et qu’il demande l’avis de ses collègues formés à la même méthode, il y a de grandes probabilités qu’ils lui confirment cette hypothèse.

Ils sont victimes du biais d’endogroupe et ont constitué une chambre d’écho en n’échangeant qu’entre eux. Un des moyens d’éviter cela est d’échanger avec des personnes ayant d’autres visions des choses. On pourrait imaginer que le kiné a subi un effet de faux consensus, devant la réponse positive de deux de ses collègues sur ses choix thérapeutiques il en déduit que l’ensemble de ses 10 collègues sont d’accord avec lui, ce qui, vous le comprenez facilement, peut ne pas être le cas.

 

Le biais de représentativité

Un patient qui est un jeune cadre dynamique sportif, très sympa et très motivé pour suivre vos conseils consulte pour une douleur de son biceps droit (bras dominant). Il a débuté le triathlon il y a 6 mois et cette douleur est apparue très progressivement depuis quelques semaines. Elle le gêne un peu à l’effort habituellement, mais récemment, il perçoit cette zone au repos. Quelles sont les étiologies possibles ?

Prenez 20 secondes pour écrire 5 étiologies. La liste que vous aurez faite montre ce que l’on appelle l’heuristique de disponibilité : vous aurez écrit ce que vous avez en mémoire au vu de la situation sans remettre en question la situation, ni chercher à obtenir d’autres éléments afin de compléter le tableau (difficile dans un article).

Si l’on vous donne plus d’éléments comme, la visualisation claire d’une masse haute et latérale dans le biceps, partiellement mobilisable et non douloureuse, ne correspondant en rien à un signe de Popeye, vous penserez plus facilement à un processus tumoral. Chez ce type de patient, nous subissons ce qui s’apparente à un biais de représentativité oubliant que la probabilité de ce type d’atteinte, qui bien qu’elle soit faible, existe. Ce patient jeune, sportif, ne correspond pas à ce que l’on s’attend à voir comme type de patient atteint d’un cancer. Ce biais modifie fortement la façon dont nous percevons les gens, et notamment au niveau social où il peut être encouragé par le biais de confirmation.

Le biais de confirmation

Le biais de confirmation est la façon que nous avons d’interpréter le monde en fonction de nos croyances et attentes, il est mélangé ici à l’illusion de causalité (on en parle plus bas). exemple : Je pense qu’il y a plus de naissances autour de la pleine lune. Le fait que la patiente que je suivais durant sa grossesse ait accouché la veille de la pleine lune confirme ma croyance en ce mythe et participe à l’ancrer.

 

Le biais d’ancrage

L’ancre comporte également son propre biais : le biais d’ancrage Les premières informations que nous percevons d’une situation façonnent plus notre perception du problème que les suivantes. Prendre une décision de diagnostic ou de traitement sur les premières informations exprimées par un patient, sans avoir fait le tour du problème, ou pire, si c’est lui qui nous donne un diagnostic, peut poser problème. Plus tard il sera plus difficile de penser à un autre diagnostic ou de modifier le traitement initié ensuite.

 

L’aversion à la perte

Ce qui m’amène à vous parler d’un autre biais : l’aversion à la perte. L’insatisfaction liée à la perte de quelque chose est supérieure à la satisfaction de l’avoir acquise. Ce biais pourrait se traduire ainsi dans notre pratique clinique : vous et votre patient avez construit un programme de rééducation pendant de nombreuses séances, lui ayant permis d’améliorer ses compétences fonctionnelles mais sans changer ses douleurs et gênes à l’origine de sa consultation. Il est fortement probable que vous continuiez ce que vous avez entrepris sans changer de stratégie, plutôt que de changer de protocole ou d’arrêter.

Corrélation et causalité

L’un des biais fondamentaux est celui qui nous fait mélanger la corrélation avec la causalité (je vous dispense de la version latine). Il est très compliqué à gérer pour ne pas polluer l’expertise de notre métier que l’on peut acquérir par l’expérience (notez la différence entre expertise et expérience). On conclura facilement que deux événements sont corrélés (reliés) sans pour autant qu’il y ait un rapport de cause à effet.

Par exemple : Si je fais un traitement A le lundi et que mon patient dit que cela va beaucoup mieux le jeudi, il est très difficile d’être certain que cela était dû à A. Il peut y avoir de nombreuses autres raisons qui l’ont amélioré.

Autre exemple plus trivial : Le fait de dormir avec des chaussures est corrélé au fait de se réveiller avec le mal de tête. Peut-on en conclure que dormir avec des chaussures fait mal à la tête ? Je vous laisse essayer 😛

Cela limite notre apprentissage des techniques efficaces ou non sur les différentes présentations cliniques que nous prenons en charge.

Conclusion

Je pense qu’il est important de connaitre la notion de biais cognitifs et que cela peut améliorer nos prises en charges, nos décisions, ainsi que la construction de notre expertise clinique. Car même si on ne peut les éviter complètement, bien connaitre leurs conséquences permet de prendre un peu de recul à l’instant de nos premières impressions et de nos premiers avis sur une situation. L’objectif étant alors de réévaluer notre point de vue au sujet de ce patient, de son tableau clinique, et de ne pas se précipiter trop vite sur la première hypothèse diagnostic et le premier traitement qui nous vient à l’esprit. Vous trouverez en bas de page des ressources vous aidant à explorer cela et qui m’ont servi à la rédaction de cet article.

Réponse de l’illusion d’optique : Le chat descend ! Et même maintenant en le sachant vous pouvez toujours le voir monter les marches.

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