Je ne suis pas un crachothérapeute

Ou les évolutions de la kinésithérapie respiratoire…

 

La kinésithérapie respiratoire est en pleine évolution, c’est un fait et de plus en plus de kinés s’insurgent contre l’association de leur soin respiratoire à une image douloureuse et désagréable.

Or chez Kobus, nous nous intéressons de près aux démarches innovantes qui cherchent à évaluer, à se remettre en question et à progresser pour toujours mieux soigner les patients. C’est pourquoi nous sommes allés en discuter avec Mathilde, une kinésithérapeute spécialisée en pédiatrie respiratoire, passionnée et passionnante !

 

mathilde

Mathilde Proffit

25 ans

Kinésithérapeute respiratoire à Necker exerçant au sein du Centre de Ressources et de Compétences de la Mucoviscidose (CRCM) ainsi qu’au sein du service de pneumologie.
Formation: IFMK Dijon, “DIU Pédiatrie” à l’université Paris Descartes, “Kinésithérapie respiratoire guidée par l’auscultation” de Guy Postiaux, Drainage autogène, “Formation Kiné Périnatalité et Thérapie Manuelle”

“Je suis plutôt une littéraire à la base, mais je souhaitais ressentir la sensation d’avoir été utile à quelqu’un en rentrant chez moi le soir après le travail, c’est pourquoi je me suis orientée vers la médecine et la kiné”

 

Comment en es-tu arrivée à la kinésithérapie respiratoire en hôpital ?

En sortant de mes études, j’ai commencé en tant qu’assistante dans un cabinet libéral. J’ai souhaité suivre des patients sur le long cours pour découvrir rapidement les limites de mes mains… et je les ai très vite trouvées.  J’ai donc eu envie de plus me former, de me spécialiser.

J’ai décidé de suivre un DIU de Pédiatrie à Paris parce que je ne me sentais pas à l’aise lors des séances de kinésithérapie respiratoire avec les nourrissons, et vu la charge émotionnelle que ces séances semblaient impliquer pour les parents ainsi que pour l’enfant, je désirais être rigoureuse et précise dans mes gestes.   

J’avais eu un sentiment de malaise lors de certaines séances de kinésithérapie où les enfants pleuraient et criaient en continu dans mes stages. J’ai donc exploré cette question dans mon mémoire de DU : “Les pleurs de l’enfant présentent-ils un intérêt dans le désencombrement bronchique de l’enfant dans le cadre d’une bronchopathie saisonnière dyspnéisante?”. Contrairement à l’idée reçue, la réponse est que faire pleurer un enfant n’est pas gage d’efficacité, bien au contraire. Sachant que mon mémoire de DE portait sur l’évaluation de la douleur de l’enfant, on peut en conclure que c’est un thème récurrent chez moi…

Lors de mes recherches, on m’a parlé d’un kiné dans la région lilloise “qui ne faisait pas pleurer les enfants”: Hughes Gauchez (http://bit.ly/kine_muco). Je suis donc partie faire un stage dans son centre de réhabilitation respiratoire et j’ai découvert la technique du Drainage Autogène qui a immédiatement répondu à toutes mes attentes : un soin efficace et extrêmement respectueux du bien-être du nourrisson et de l’adulte.

Par la suite, j’ai également pu rencontrer d’autres kinés formidables pratiquant cette technique avec passion et qui m’ont beaucoup appris comme Sophie Jacques, Bruno Borel, Hélène Avril, Charlotte Gennari et bien d’autres…

J’ai ainsi pu découvrir que la kinésithérapie respiratoire ne se limite pas à la prise en charge des seuls poumons du patient mais bien de sa globalité. La pompe respiratoire de notre patient ne sera optimale que s’il est confortable et détendu, que l’on a pris en compte et su corriger sa posture. Le kiné est aussi responsable de sa réhabilitation à l’effort, de ses éventuels troubles sphinctériens liés aux toux… et met finalement toutes ses compétences au service du patient afin de lui redonner le bien-être qu’il avait pu perdre.  

Je trouve qu’il y a donc énormément de choses variées à mettre en oeuvre au sein du domaine de la kinésithérapie respiratoire, c’est pourquoi j’ai décidé de me concentrer sur ce domaine. Lorsque j’ai vu qu’un poste se libérait à l’hôpital des enfants malades de Necker, j’ai sauté sur l’occasion !

 

La kiné respiratoire est remise en question, qu’en penses-tu ?

La critique de la kinésithérapie respiratoire concerne beaucoup la prise en charge de la bronchiolite.

Tout d’abord, il faut savoir que hors de la France et de la Belgique, la bronchiolite n’est pas prise en charge par la kinésithérapie. C’est un phénomène viral et dans les autres pays, on attend que cela passe. Avec ou sans kiné, l’atteinte durera une dizaine de jours.

En France, on considère que la kinésithérapie peut améliorer la qualité de vie des bébés (en s’assurant qu’ils s’alimentent correctement, qu’ils dorment bien, …) et que par conséquent, on évite des hospitalisations, des détresses respiratoires et d’éventuelles séquelles de viroses.

Notre problème, c’est bien sûr que cela n’a jamais été démontré. Tout le monde est d’accord pour dire que nous ne guérissons pas la bronchiolite, et le fait que nous améliorons la qualité de vie des enfants ne saute pas forcément aux yeux de tout prescripteur assistant à une séance où l’enfant s’époumone. Dans un contexte aussi mitigé, je pense que prodiguer des soins d’une grande douceur serait déjà un argument en notre faveur. Quel kiné n’a pas vu arriver dans son cabinet une maman apeurée qui a entendu par untel que les séances sont “terribles”?

C’est un vaste débat, mais le résultat c’est que la kinésithérapie respiratoire est moins prescrite que par le passé  (en tout cas c’est le cas là où j’exerce, je ne dispose pas de chiffres nationaux)… Cela me semble dommage car l’accompagnement et la formation des parents à certains gestes pour leurs enfants (lavage de nez par exemple) est très utile; cela me paraît indéniable. Il ne faut pas passer d’un extrême à l’autre. Considérer que chaque nourrisson à prendre en charge dans le cadre d’une bronchiolite a besoin d’un drainage me semble une erreur. Mais considérer que le kiné n’a pas un rôle primordial dans l’éducation thérapeutique, la libération des VAS et la surveillance me paraît également être erroné. Je pense qu’il faut que nous nous demandions toujours pourquoi nous faisons un geste ou une technique, et pourquoi parfois nous devons nous abstenir. Cette prise de décision découle d’une expertise et d’un bilan clinique exigeant. Au même titre que je n’irai pas mettre mes doigts dans le vagin de quelqu’un car je ne suis pas spécialiste en uro-gynécologie… il me paraît évident que mettre ses mains sur le thorax d’un bébé est un acte tout aussi engageant et complexe.

 

Quelles sont donc les évolutions à venir en kinésithérapie respiratoire et les défis selon toi ?

En kinésithérapie respiratoire, il existe aujourd’hui des techniques différentes (AFE, ELPr, EDIC, ELTGOL, FET, Huffing, l’ACBT, le drainage autogène et bien d’autres). L’un des défis est évidemment de redéfinir l’ensemble de ces méthodes et leurs modalités. Ces acronymes clivent au final la profession, alors que nous parlons tous de la même chose : une pompe respiratoire capable d’inspirer, et d’expirer. Point.

Comme tu l’as compris, à mes yeux, pour avoir été formée à différentes méthodes, il me semble que le drainage autogène est la méthode la plus globale et la plus adaptative. Elle me semble avoir bien des années d’avance sur les débats actuels. Il n’y a plus de patients pour lesquels il n’y a pas de solution. Tout part de la physiologie, de la mécanique, et tout semble découler très logiquement. Elle donne également tout son sens à notre terme de “ré-éducateur”. En effet, elle passe par un vrai transfert de connaissances, une vraie éducation du patient vers une meilleure compréhension de son organisme. Mais c’est toujours un peu délicat de le dire finalement, car on a la sensation d’être dans le préchi précha de telle école contre telle autre, ce qui est loin d’être mon intention.

C’est pourquoi, en ce sens, c’est une bonne nouvelle que Guy Postiaux ait annoncé à la journée de la kinésithérapie respiratoire à Marseille fin novembre qu’il fallait remettre en question les méthodes comme l’AFE et qu’il fallait se tourner vers des techniques “inspiratoires”…. ça a le mérite de  faire un peu de remue ménage. Mais rien que le fait de parler de techniques inspis ou expis, ça me dépasse. Dans les soins, nous parlons de plus en plus de prise en charge globale. Dans les techniques, il faudrait également y venir. On ne va pas parler que d’inspi ou que d’expi et donner une recette. Ca n’a pas de sens. On a une bonne expiration si on a une bonne inspiration et inversement. C’est un exemple parmi tant d’autres mais c’est révélateur : il est temps de faire les liens. Je pense réellement que nous allons avancer en ce sens, je reste optimiste.

 

Qu’est-ce que tu fais pour aller dans ce sens ?

A ma petite échelle, j’essaie de promouvoir la kinésithérapie respiratoire “moderne” via l’échange avec les kinésithérapeutes libéraux suivant les patients de l’hôpital, les journées portes ouvertes du CRCM, les différentes rencontres avec l’association AMK (Association Mucoviscidose et Kinésithérapie), par la formation des patients et de leurs parents.

Je participe également aux formations P2R (Promotion de la réhabilitation respiratoire – drainage autogène), qui forme des libéraux tout comme des collègues à Necker. J’ai aussi créé avec un kiné formidable, Thomas Rouger, un réseau d’échange sur facebook, le café respi, qui regroupe près de 1000 membres actuellement.

Je participe également à des conférences à l’international (récemment au Maroc, en Ukraine et en Macédoine) pour présenter le drainage et éveiller l’intérêt des praticiens et des patients à cette approche.

Il y a un gros travail d’information à faire, qui me semble clé si l’on veut faire évoluer notre profession et prendre en charge au mieux nos patients. Il suffit de rigueur, de précision, et de la ferme intention de faire en sorte que notre patient se sente bien.

 

Qu’est-ce qui te motive et qu’est-ce que tu trouves décourageant ?

On fait un métier incroyable, ça j’en suis absolument persuadée.… on peut vraiment se permettre d’avoir de l’ambition. Que peut-il y avoir de plus beau que de rendre à quiconque le plaisir, le bonheur, de souffler et d’inspirer profondément?! 

Parfois je trouve que les kinés ont l’impression que ce qu’ils font est simple. Mais loin de là. Ils ont un métier extrêmement riche et complexe, et honnêtement je suis hyper fière de ma profession quand je vois mes confrères s’investir avec leur patient, poser des questions sur les réseaux, se former régulièrement, et endosser des casquettes variées en mixant le bien être, la science, le coaching… en restant une oreille attentive. On a un rapport unique au patient et on peut vraiment le pousser à se surpasser. On peut avoir de super résultats comme avec cette adolescente atteinte de la mucoviscidose qui est passée en une semaine de 49% de VEMS à 104% à Necker.

Bien sûr, je ne serais pas consciente de ces progressions importantes si je ne disposais pas d’outils comme Kobus App pour évaluer notre travail, communiquer à son sujet et être reconnu comme de vrais experts. Nous avons tout intérêt à inclure les nouvelles technologies dans notre quotidien, que ce soit pour les bilans, pour la communication (je suis ravie de découvrir les Kinés du web) ou pour le désencombrement en tant que tel (avec le Physio assist par exemple).

Mais on reste parfois sceptique car on souffre bien sûr d’un manque de valorisation, notamment financière, on ne peut pas le nier. Or en plus, pour devenir plus compétent, il faut se former et cela est très coûteux. Avec l’allongement de la durée des études, son universitarisation et l’émergence de spécialités reconnues, nous irons dans le bon sens. Pour finir je pense qu’il faut être fier de nos confrères avant tout, et aller ensemble de l’avant sans perdre notre temps avec des débats stériles comme pro EBP-anti EBP, par exemple.

Tout est demie mesure, et ensemble, on constitue vraiment une profession très riche que je ne regrette pour rien au monde d’avoir choisie.

 

Un immense merci à Mathilde pour avoir partagé cette vision et nous avoir donné un élan de motivation ! Nous te souhaitons plein de réussite dans tes projets et nous sommes toujours ravis de collaborer avec toi 🙂

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