Mettez-le en charge, tout simplement !

Préambule

Cet article d’Eric Meira ne reflète pas complètement ma façon de travailler (je pense notamment à la partie sur la violation des attentes que j’utilise très peu et qui demande quand même pas mal de précautions d’usage), mais sa lecture a eu un impact non négligeable sur ma vision de l’utilité du renforcement musculaire et du travail actif !

Par ailleurs, cela nous paraissait intéressant d’enchaîner avec un autre article sur le thème du travail actif, déjà évoqué par les articles précédents sur la lombalgie et “ses” exercices “EBP”.

Le petit diagramme de flux est un excellent moyen de se rappeler qu’il y a quasiment toujours un exercice réalisable, quelque soit l’état du patient.
Et, en ces temps où le modèle BioPsychoSocial de la douleur a le vent de poupe, il me semble que garder à l’esprit les effets psychologiques de la musculation est également une bonne idée !

Bonne lecture et à bientôt pour de nouveaux articles !

Benjamin Heng

Lien de l’article original : https://thesciencept.com/just-load-it/

Cela fait un moment que j’ai créé l’arbre décisionnel “Mettez en charge !!!”. Je l’ai élaboré en quelques minutes sans réfléchir plus que ça, pour évacuer ma frustration vis-à-vis des kinésithérapeutes qui complexifient les choses plus que nécessaire. J’en avais ras le bol d’entendre parler de k-tape, de massages, d’étirements et de mouvements “fonctionnels” comme traitements pour les patients, tout ça, sans jamais mettre en charge de façon significative. Du coup, j’ai fait la chose suivante :

Qu’est-ce que ça veut dire “mettre en charge”?

Comme pour presque tout ce que j’ai pu créer, il y a eu des confusions sur ce que ça voulait dire de “mettre en charge”. La critique que j’ai pu entendre le plus fréquemment est que mon point de vue est trop limité. “Tout n’est pas en lien avec la charge.” Cette incompréhension semble venir d’une confusion quant aux effets de la charge.

Déjà, quand je dis “mettez en charge”, je parle en fait d’appliquer un stress à l’organisme. En tant que kinésithérapeute, l’outil que nous avons pour appliquer du stress est la charge mécanique, sous forme de poids. Par contre, cette mise en charge nécessite une approche réfléchie. C’est pour cela que je dis que nous sommes dans le business de la gestion de la charge (NDT : Certains parleraient de gestion du stress mécanique).

Une erreur fréquente est de croire que la mise en charge n’est rien de plus que de la musculation. L’idée ici est que les effets recherchés seraient strictement tissulaires quand on utilise un exercice contre résistance. Bien que l’amélioration de la force soit un argument en faveur de la mise en charge, ça n’est pas la seule chose qui se passe.

L’utilisation de la charge va avoir de nombreux effets sur l’organisme dans son ensemble. Dans cet article, je vais parler des trois catégories principales : effets structurels, neuromoteurs et psychologiques. Cela ne veut pas dire que la charge n’aura pas d’autres effets, cardiovasculaires ou hormonaux, également. Gardez à l’esprit que ces effets sont entremêlés et en interactions permanentes. C’est la raison pour laquelle les explications simples comme cet article seront toujours approximatives.

“Une erreur fréquente est de croire que la mise en charge n’est rien de plus que de la musculation.”

Structurels

Lorsqu’on réfléchit à ce que la charge fait au corps, ce sont les effets auxquels on pense en premier.

Les plus évidents sont les effets sur les muscles qui, pour faire simple, sont décrits comme “un gain de force”. Mais la force est une chose étrange. Les effets physiques sur le muscle font référence à la force des tissus dans l’absolu et à la puissance que les fibres musculaires peuvent produire de façon isolée (dénervées); la capacité du muscle à produire de la force.

En d’autres termes, si vous retiriez le muscle du corps humain et que vous le branchiez à une machine pour une contraction maximale, quelle puissance génèrerait-il ?

La capacité d’un humain à produire de la force est une chose compliquée, qui ne dépend pas que de la capacité musculaire. Cela dit, cette capacité à générer de la force est toujours limitée par le pic de force qui peut être produit par une contraction maximale en isolation. On ne peut pas aller au-delà des limites physiques du muscle.

Mais il s’agit de plus que l’adaptation du muscle. Toutes les autres structures tissulaires répondent également à la charge, notamment les tendons, les ligaments, les os… En tant qu’organisme physique dans son ensemble, le corps humain est conçu pour manipuler des charges et s’adapter aux interactions avec elles de façon active. On regroupe tout cela sous le terme de “changements tissulaires”. Provoquer ces changements nécessite cependant une quantité considérable de force, bien au-delà de ce que l’on peut appliquer avec les mains.

Le problème est que trop de gens pensent, à tort, que ces effets physiques sont la seule chose qui arrive quand le corps humain est soumis à des charges. C’est d’ailleurs valable autant pour les supporters que pour les détracteurs de la mise en charge. On en arrive au point clé de cet article.

Dire que tout est une question de charge n’est pas la même chose de dire que tout est une question de structure.

Allons maintenant plus loin…

“La capacité d’un humain à produire de la force est une chose compliquée, qui ne dépend pas que de la capacité musculaire.”

Neuromoteurs

Les composants structurels ne sont pas les seules choses à s’adapter à la charge. Le système nerveux subit aussi des changements quand l’organisme est soumis à une charge physique. À travers un processus complexe d’essai et d’erreur, le système nerveux apprend comment manipuler et interagir avec des charges externes en utilisant tous ces composants structurels.

Le concept important ici est “processus complexe”. Beaucoup de gens pensent que je parle de ce qui se produit lors de “rééducation neuromusculaire” ou “d’entraînement fonctionnel” (des concepts à la mode). Ce n’est pas le cas. Je ne crois pas (comme je l’ai déjà écrit : http://thesciencept.com/understanding-valgus/) que ces thérapies produisent les effets que leurs utilisateurs imaginent, soit une correction du mouvement.

Je parle en fait du recrutement coordonné du muscle contre une simple charge. Ce processus complexe se produit même avec le plus simple des mouvements. Par exemple, la complexité neurologique requise pour faire une simple extension de jambe est presque au-delà de toute compréhension.  J’ai le sentiment que cette partie critique de l’adaptation à la charge est souvent négligée et sous-estimée.

“la complexité neurologique requise pour faire une simple extension de jambe est presque au-delà de toute compréhension.”

Psychologiques

Bizarrement, il semblerait que les effets psychologiques de l’interaction avec une charge soient rarement pris en compte. Je pense pourtant que ce sont les effets les plus importants pouvant être obtenus en faisant travailler un patient avec une charge. On va essayer de comprendre ça avec quelques exemples…

Si j’ai eu un épisode de lombalgie récemment, quand je regarde un poids lourd, je vais me sentir inquiet et fragile, quelle que soit ma force. Il y a dans ma tête une équation simple qui dit : 

Consciemment et inconsciemment, je crois qu’il y a de bonnes chances que le port de charge endommage ma structure que je perçois comme fragile. En d’autres termes, je m’attends à subir des dégâts. La douleur, comme système préventif,  va m’empêcher de m’attaquer à la menace perçue.

Quand je travaille contre résistance, je ne deviens pas seulement plus fort, je me sens plus fort. Quand je me sens plus fort, j’ai l’impression que le risque de blessure est plus faible. Si je perçois un risque moindre, j’ai moins besoin de mon système de protection (la douleur). Je ne deviens pas seulement physiquement plus fort, je deviens également psychologiquement plus fort.

Mais ce n’est pas tout. Maintenant, imaginons que mes symptômes correspondent à ceux d’une tendinopathie patellaire. Évidemment, cela s’accompagne de changements structurels, mais qu’en est-il de mon état d’esprit ? Comme dans mon exemple précédent, on anticipe vite la douleur.

Si je m’assois sur une machine à quadriceps avec la charge maximale – impossible de la bouger avec mon genou ramollo. Je peux en profiter pour faire un peu d’isométrique. L’isométrique est très fréquemment utilisée de nos jours.

Si je commence à pousser comme une brute, j’ai une réponse douloureuse immédiate. Ma réaction spontanée à la douleur est d’arrêter de pousser immédiatement. Le système croit que la blessure est imminente et qu’en empêchant l’exécution du geste, il a sauvé mon tendon. Hourra ! Toutes mes attentes (anticipations, croyances) sont préservées.

Mais maintenant, abandonnons toute prudence et poussons malgré cela la douleur. Je commence à pousser et je ressens à nouveau de la douleur immédiatement. Au lieu d’obéir à la réponse douloureuse, je passe outre et je continue à forcer contre la machine, repoussant la douleur maximale tolérable. Alors que je continue à pousser plus fort et plus longtemps, mes défenses montent en puissance :

“Danger ! Danger ! Continuer la mise en charge va endommager le tendon ! Continuer la mise en charge va endommager le tend-

Attends. Attends… rien ne se passe. Le tendon ne se déchire PAS. Le tendon n’est pas PAS fragile. La douleur semble être une fausse alarme et peut être ignorée.”

Curieusement, j’ai moins de douleur. Mais pensez-vous que cela est dû à un changement structurel du tendon ? Non. Pas en si peu de temps. Que pourrait-il se passer d’autre?

“Quand je travaille contre résistance, je ne deviens pas seulement plus fort, je me sens plus fort.”

Je m’attends à ce que des dommages se produisent dans les tissus lorsque je les mets en charge – la charge est un danger. Je mets cette attente à l’épreuve. Cette attente était fausse. Elle a été invalidée. Je commence à développer une nouvelle attente, à juger cette charge comme sûre.

Ce phénomène, connu comme la “violation des attentes” est une technique recommandée pour le traitement des phobies. Bizarrement, l’efficacité maximale est obtenue quand le sujet se sent le plus en danger.

Ils doivent vraiment s’attendre à ce que le pire se produise quand on les teste. Cela veut dire qu’on ne fait pas d’éducation préalable qui modifierait leurs attentes. Cela veut aussi dire que l’on ne veut PAS ouvrir de “fenêtre d’opportunité” https://thesports.physio/2016/06/24/closing-the-window-of-opportunity/ avant. D’ailleurs, on veut plutôt claquer la fenêtre avant l’exposition pour avoir l’attente (négative) la plus forte possible. Cette exposition doit flirter avec la limite du tolérable.

“Cette exposition doit flirter avec la limite du tolérable.”

La mise en charge est simple mais ses effets ne le sont pas

Je suis frustré lorsque les supporters du travail avec charge oublient les effets psychologiques qui pourraient expliquer leurs résultats. Mais ça m’énerve tout autant quand ses détracteurs oublient que l’utilisation de charges est l’opportunité d’obtenir des effets bien au-delà des effets structurels. Et nous n’avons même pas parlé des autres effets, hormonaux ou cardio-vasculaires.

Quand quelqu’un réalise un mouvement simple contre une résistance, il y a tout un tas de choses compliquées qui se passent.

Je vais être très clair. Je crois effectivement que nos patients ont probablement des structures déconditionnées (muscles, tendons…) qui nécessitent d’augmenter leur tolérance à la charge, mais je crois qu’il se passe bien plus de choses. Quand un patient travaille contre une charge, les trois types d’effets se produisent tous en même temps, à chaque fois. Parfois, les effets sont plus structurels, parfois ils sont plus psychologiques, parfois c’est encore autre chose. Un kinésithérapeute confirmé considère toutes ces choses-là quand il “charge” ses patients.

“Parfois, les effets sont plus structurels, parfois ils sont plus psychologiques, parfois c’est encore autre chose.”

En résumé

  • Presque tout ce que je peux dire est systématiquement mal interprété.
  • Mettre un individu en charge a des effets structurels, neurologiques et psychologiques.
  • Dire que c’est une histoire de charge n’est pas la même chose que de dire que c’est seulement une histoire de structure.
  • Quand quelqu’un travaille contre résistance, il ne devient pas seulement plus fort, il se sent aussi plus fort.
  • Brutalisez vos patients Utilisez des charges plus importantes pour augmenter l’effet de violation des attentes (de dommages tissulaires).
  • Le travail en charge est simple mais ses effets ne le sont pas.

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2018-05-22T10:46:54+00:00

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