EPISODE 2 : LES EVOLUTIONS DE LA PROFESSION 

Claire, Alexandre et Francis, 3 kinés, ont partagé avec nous leur vision de leur profession et de ses évolutions. 

On parle de plus en plus de la recherche en kiné et de l’evidence based practice, qu’en pensez-vous ?

Claire : J’en suis ravie ! Pour moi, il est crucial que la kiné s’appuie sur plus de recherche et que nous bâtissions des protocoles scientifiques à appliquer dans notre pratique. C’est une condition essentielle pour clarifier la distinction entre la profession de kiné avec celle de masseurs « grigri » mais aussi pour améliorer la prise en charge des patients. C’est ce que j’essaie d’enseigner à mes étudiants au quotidien !

L’allongement du cursus universitaire de kiné avec une année de Master 1 de sensibilisation à la recherche est un premier pas.

Et quand on voit la kiné dans d’autres pays (notamment en Australie), cela confirme l’intérêt qu’il y a (pour les kinés, pour les patients et pour tout le système) à évoluer dans ce sens.

Alexandre : Je suis d’accord avec Claire, il y a un gros enjeu de généralisation de la recherche et de l’evidence based practice (EBP) pour crédibiliser le traitement par les kinésithérapeutes et démontrer leur efficacité. Cela permet de restaurer la confiance en notre profession et de nous différencier des médecines parallèles qui ont tout à fait leur place mais qui ne doivent pas être confondues avec une discipline scientifique. Le Master 1 c’est bien mais effectivement il ne faut pas s’arrêter là : il faut aller jusqu’au Master 2 et avoir accès à la recherche !

Francis : Je suis également très favorable au mouvement de l’EBP et à l’intégration de plus de recherche dans notre profession car c’est ce que je pratique à titre personnel depuis des années !

En revanche, certains aspects de l’EBP telle qu’elle se généralise actuellement me dérangent. Je trouve que l’approche EBP est parfois trop réductrice car elle ne prend en compte qu’une seule articulation alors qu’il faut toujours prendre en compte la globalité du corps et du contexte du patient.

De plus, on cherche à répliquer les études protocolaires de l’industrie pharmaceutique à la kiné, avec notamment le concept de « double aveugle » (lorsqu’on teste des médicaments, ni l’infirmier ni le patient ne savent quels sont les vrais médicaments et les placebos). Or cela est tout simplement impossible en kiné : car le patient ne peut ignorer s’il fait un exercice ou pas !

Enfin, la sensibilisation à la recherche dans les études de kiné est intéressante mais la quatrième année va servir à former 100% des kinés à la recherche alors que dans les faits, seulement 1% va la pratiquer. Or les principes d’objectivité, de neutralité de la recherche sont quelque part en opposition avec les principes de subjectivité, de suggestivité de la pratique thérapeutique.  Les 99% risquent de se trouver désemparés car moins formés dans des domaines comme la thérapie manuelle où ils souffrent de la concurrence des ostéos (voir épisode précédent: La kiné vue par les kinés (1)).

La e-santé pour la kiné ?

Francis : Les nouveau outils d’aide au diagnostic sont intéressants parce qu’ils enrichissent la palette à disposition du kiné.

On va notamment pouvoir les intégrer à l’auto-rééducation du patient. La e-santé peut donc apporter des outils utiles mais il ne faut pas vouloir les utiliser pour tout le monde tout le temps !

Claire : Pour que la kiné s’oriente plus vers l’auto-rééducation guidée (retrouvez la vision de Claire de la kiné dans l’épisode 1:La kiné vue par les kinés (1)), il faut des outils digitaux de suivi, de communication et de coordination. Je considère donc que la e-santé peut soutenir et encourager le développement d’une nouvelle approche et suivi du patient en kiné !

Je travaille d’ailleurs actuellement sur le développement d’une application avec le professeur Gracies et le laboratoire Ipsen (dont on a entendu parler lors du colloque de l’ordre jeudi dernier : https://www.facebook.com/cnomk/?fref=ts); mon rôle, en tant que formatrice, est ici de sensibiliser mes confrères à ces nouvelles pratiques.

Alexandre : La e-santé sonne parfois comme un gros mot et fait peur mais si celle-ci est au service des usages, elle peut vraiment permettre une vraie amélioration de la prise en charge et de la relation patient-soignant, notamment via la collecte et à l’analyse de données dans le cadre de l’EBP.

Je pense que la e-santé peut être source d’amélioration sur trois axes en kiné :

  • La gestion administrative (notamment la prise de rdv) ; le kiné peut y passer moins de temps et plus se concentrer sur son patient plutôt que de faire de la paperasse
  • La coordination entre les praticiens
  • La réalisation synthétique et rapide de bilans.

Beaucoup d’évolutions pour les kinés donc.. Qu’est-ce qui limite la diffusion de ces nouveautés ?

Claire : Il y a une peur des kinés de laisser leurs patients s’exercer sans eux (et une peur correspondante des patients par conséquent). Cet « état d’esprit » a été bien montré par une équipe anglaise – Norris et Killbride (ce n’est donc peut-être pas uniquement français mais européen ?). Mais c’est également un blocage psychologique dû à l’habitude : pour beaucoup de kinés, il semble inconcevable de ne pas toucher un patient !

Pourtant, la télé-rééducation existe et fonctionne en Australie par exemple et certains projets de recherche sont lancés sur cette question en France.

Alexandre : Les plus gros freins sont culturels car il est difficile d’abandonner un système pour un autre.

Le plus gros frein est l’habitude : les kinésithérapeutes exerçant en libéral comme ceux en centre ont des outils auxquels ils sont habitués et des méthodes qu’ils connaissent ; et il est difficile de faire évoluer les pratiques. C’est pourquoi l’enjeu pour les outils de e-santé est de répondre à des besoins d’usage.

Et dans tous les cas, je pense qu’il est très important et voir même indispensable qu’il y ait un cadre de régulation pour la e-santé afin d’éviter toutes dérives.

Donc finalement c’est toute la kiné qui bouge ! Mais qui sont les acteurs à l’origine de ces transformations ?  La réponse dans le prochain (et dernier…) épisode : lundi prochain

Retrouvez le précédent article sur le kiné de demain avec les interviews de Claire, Alexandre et Francis : La kiné vue par les kinés (1)

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