Les “Thérapeutes drapeau jaune”

Une traduction par Benjamin Heng

Prologue

Bonjour à tous,

Benjamin Heng, régulier sur le blog Kobus, a traduit pour vous un article du blog Paincloud sur les “thérapeutes drapeau jaune”.

Voici le lien de l’article original.

Merci à lui et merci à Eduan Breedt du blog Paincloud d’avoir autorisé cette traduction.

Bonne lecture à tous.

Préambule

Je suis tombé sur cet article un jour où un de mes patients en fin de soins (et en pleine forme !) est revenu de chez un autre praticien, le moral à zéro et convaincu d’être dans un état grave. Forcément, j’ai eu une folle envie de le partager avec tous les professionnels de santé que je connais.

Mais avant de juger les autres, réfléchissez à votre discours et à vos pratiques : je travaille depuis 6 ans au même endroit, et je m’aperçois, quand je revois certains vieux patients, que le thérapeute drapeau jaune, c’était moi !

Benjamin Heng

Introduction

J’ai eu cette douleur pendant très longtemps. Un soignant m’avait dit que j’aurais cette douleur toute ma vie et il avait raison. C’est en partie à cause de l’usure, et en partie parce que j’ai le dos d’un vieux de 90 ans, j’ai vu les radios. Ça pourrait venir de ma mauvaise posture, ou à cause de mon ancienne hernie L2-L3.
Un patient

C’est agaçant de penser que nos patients croient vraiment ceci. Les répercussions de cette façon de penser peuvent être dévastatrices. Nos patients n’inventent pas ces histoires seuls. Elles leur ont été assignées. Il est certain que le patient ci-dessus a un facteur de risque de douleur très répandu : un thérapeute drapeau jaune.

Il est probable que le pire facteur de risque de douleur chronique soit de consulter un thérapeute drapeau jaune. Pourquoi ? Ses mots sont déguisés comme de bons conseils pour votre santé. Ils durent plus longtemps que la douleur chronique elle-même, et sont le facteur de risque de douleur persistante avec la plus grande prévalence.

Drapeaux Jaunes

Les cliniciens appellent “drapeaux jaunes”, les “signes” psychosociaux ou les caractéristiques notables du patient qui affectent la gestion de leur situation, en prenant en considération leurs pensées, leurs croyances, leurs émotions et leur comportement. Les thérapeutes drapeau jaune sont des soignants qui, le plus souvent involontairement, contribuent au fait que les patients affrontent leurs problèmes de façon inadaptée en leur donnant, au sujet de leur pathologie, des pensées et des émotions négatives, de fausses croyances et des comportements inadaptés pour y faire face. “Qu’est-ce qui est si grave avec ces thérapeutes drapeau jaune ?”  Et bien…

Surveillez votre langage

En tant que professionnels de santé, nous avons beaucoup de pouvoir sur ce que nos patients croient au sujet de leur corps et de son fonctionnement1.

Comme nous le savons, la douleur est un produit du cerveau pour signaler un danger et nous encourager à y réagir2. Elle est une alarme. Notre cerveau filtre une tonne d’informations, notamment des informations sensorielles provenant des tissus, les expériences passées, nos attentes, l’environnement actuel, le moral, les émotions… et essaye de décider si nous sommes actuellement en danger, et comment y répondre. Si nous sommes en danger, une des réactions du cerveau est de produire de la douleur pour nous encourager à éviter ou à réduire le danger.

Greg Lehman décrit notre aptitude à tolérer les facteurs de stress comme une coupe. Si les facteurs dans la coupe dépassent la capacité de notre système à y résister, la coupe déborde et nous expérimentons de la douleur3.

Si nos patients entendent que “leur disque est sorti” (“slipped disc”) ou que “leur colonne a besoin d’un réalignement parce qu’elle s’est déplacée”, ce sont des informations que leur cerveau enregistre au sujet de leur condition actuelle. Leur cerveau va considérer cette information quand il devra décider du niveau de danger auquel ils sont exposés, et cela va probablement augmenter leur douleur. Un disque qui est sorti laisse entendre qu’une partie de leur colonne peut spontanément bouger à cause d’un manque de stabilité, et que les articulations peuvent spontanément se déboîter. Les descriptions du type instabilité, hypermobilité articulaire, subluxation vertébrale et vertèbres désaxées, expriment une fragilité inhérente. Comment vont donc bouger les patients ? Avec précaution, ils auront peur du mouvement. La dernière chose qu’ils voudront faire c’est se pencher en avant, et que leurs disques jaillissent hors de leur colonne vertébrale.

Expliquer qu’une articulation est un frottement “os contre os” qui provoque un rabotage de l’os, ou qu’une pathologie a pour cause l’usure, implique que le mouvement a causé des dommages irréversibles et que la douleur est inévitable. Ainsi, plus de mouvements causeront plus de douleurs et de dommages. Naturellement, cela enclenche un scénario où le cerveau interprète le mouvement comme dangereux, déclenchant l’alarme (la douleur) à chaque fois que ces patients bougeront, ce qui les découragera de tout mouvement.

Si nous utilisons des explications comme celles-ci, nous allons très probablement créer chez ces patients une peur du mouvement, une hypervigilance, la croyance que leur dos est fragile et augmenter leur anxiété. Ce sont tous ces facteurs qui vont remplir la coupe de nos patients et ainsi contribuer à leur aptitude à produire de la douleur.

Nous savons que les mouvements et exercices sont très importants pour une santé optimale et réduisent la mortalité4. Les thérapeutes qui utilisent ces explications renforcent probablement le fait que ces patients ne fassent pas d’exercices et bougent le moins possible. Ou, s’ils bougent, ils le feront avec beaucoup d’anxiété, de peur de s’abîmer encore plus.

Et puis, nous avons les extrémistes de la communauté des thérapeutes drapeau jaune qui vont dire des choses comme “votre mal de dos ne partira jamais” ou ” votre cervicalgie va s’étendre jusqu’aux lombaires”. Cela peut entraîner nos patients dans une spirale de catastrophisme et les pousser à adopter des croyances très négatives au sujet des causes et des conséquences de leurs lombalgies5. Je ne sais pas pour vous, mais si j’avais eu des douleurs lombaires pendant très longtemps et que l’on me disait que ma douleur ne s’arrêterait jamais, la dernière chose que je ressentirai serait de l’espoir et du soulagement. Il est raisonnable de dire que ce genre d’explications augmentent le niveau d’anxiété, du stress, de la peur et peut même contribuer à la dépression chez de nombreux patients avec des douleurs persistantes. Il a été prouvé que tous ces facteurs sont associés de façon indépendante à de mauvais résultats, comme une reprise du travail retardée, une diminution des activités et la persistance des douleurs6.

Par-dessus tout, cela ne va clairement pas aider les patients à prendre le contrôle sur leur douleur et sur leur handicap, ce qui est fortement corrélé à la persistance de la douleur et du handicap7.

Sans l’ombre d’un doute, un thérapeute drapeau jaune va handicaper encore plus le patient qui est capable de ressentir des émotions, de voir, de comprendre des concepts ou de ressentir de la douleur. Ce que nous disons à nos patients est crucial dans leur compréhension de l’état de danger dans lequel est leur corps.

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Fake news

Non seulement ces explications sont potentiellement dangereuses, mais elles sont nombreuses à être fausses et obsolètes. Quand on s’occupe de personnes atteintes de douleurs persistantes, les structures endommagées ont de grandes chances d’avoir déjà été guéries dans les six mois suivant la blessure initiale. Il est probable qu’il n’y ait plus de nociception en provenance des tissus et pourtant, il y a toujours de la douleur. C’est dû au fait que la nociception n’est ni nécessaire ni suffisante pour produire de la douleur, particulièrement dans la douleur persistante8. Nous savons aussi que la douleur n’est pas bien corrélée au degré de dommage tissulaire9 et que le contexte dans lequel le stimulus nociceptif est donné est souvent plus important que le stimulus nociceptif lui-même10.

Ainsi, il y a de nombreuses idées anciennes au sujet des origines de la douleur qui commencent à perdre en plausibilité.

Les forces sur les structures corporelles et l’usure à cause de postures spécifiques (longueur de jambes, bascules de bassin, posture de tête en avant, lordose, cyphose…) ne sont pas corrélées à la douleur et aux pathologies11.

Les tissus articulaires anormaux, comme les protrusions cervicales, les dégénérescences discales, les déchirures du labrum de l’épaule et de la hanche, les anomalies du ménisque sont toutes des éléments courants retrouvés chez des individus asymptomatiques et ne sont pas suffisant pour expliquer la douleur12. Ils peuvent quand même avoir leur rôle à jouer dans le tableau global.

Le manque de stabilité spinale ne provoque pas de douleurs et les exercices de stabilités rachidiennes seuls ne sont pas particulièrement efficaces pour soulager la douleur13.

Les dégénérescences discales et l’arthrose commencent pendant la vingtaine, mais les douleurs lombaires explosent vers la quarantaine. Les dégénérescences discales continuent alors qu’on prend de l’âge, et pourtant l’incidence de la lombalgie diminue après l’âge de soixante ans, démontrant que la douleur est plus complexe qu’un simple problème de dégénérescence tissulaire14.

Nos corps ont une incroyable capacité d’adaptation aux facteurs de stress auxquels ils sont exposés. Cependant, quand ils échouent à s’adapter, de la douleur est produite. Mais ce n’est pas uniquement basé sur l’incapacité des tissus à s’adapter aux facteurs de stress physiques, mais plutôt sur l’incapacité à s’adapter à tous les facteurs de stress auxquels la personne est exposée. Décrire la cause de la douleur d’un point de vue purement biomédical (dommages tissulaires et compagnie) est un manque d’ouverture d’esprit, est médicalement incorrect, est scientifiquement incorrect et est potentiellement dangereux pour les patients.

Avec les connaissances que nous avons sur les effets des thérapeutes drapeau jaune, il est clair qu’on ne peut pas tolérer ces interventions. Ne pas être attentif à nos explications et à nos mots n’est pas acceptable, et va à contresens de nos intentions et des résultats souhaités.

Capturer le drapeau

Je ne pense pas que des cliniciens feraient cela intentionnellement. Mais le fait que ce soit toujours d’actualités et que les patients finissent dans un pire état après avoir reçu des “conseils médicaux” n’est pas acceptable. Le problème est multifactoriel. Mais un manque de connaissances sur la douleur et la façon dont la douleur fonctionne, ou la réticence à mettre à jour notre approche pour gérer les patients souffrants de douleurs persistantes est un large contributeur aux thérapeutes drapeau jaune pratiquant aujourd’hui. Les thérapeutes ayant pratiqué des années, mais qui n’ont pas mis à jour leurs connaissances et qui ont une réticence à changer leur philosophie de traitement actuelle, aussi appelés “dinosaures”, sont un aspect important du problème15. Cependant, cela inclut aussi les nouveaux diplômés à qui l’on a inculqué des théories, en grande partie dépassées, sur la douleur, le corps humain et les traitements. Mais ces leçons sont apprises et répétées pour l’obtention de leur diplôme16.

Comment s’assurer que vous ne deviendrez pas un thérapeute drapeau jaune et comment aider ces thérapeutes drapeau jaune à changer ?

Étape 1 : Apprendre

Quand on a compris comment fonctionne la douleur, l’effet qu’on a sur l’environnement de notre patient devient à la fois très clair et crucial dans sa guérison. Si vous n’êtes pas à l’aise avec les connaissances actuelles sur la douleur persistante, formez-vous (comme vous êtes en train de le faire !). Lisez les blogs des thérapeutes reconnus qui écrivent sur la littérature scientifique actuelle dans le domaine de la douleur. Si nous avions une compréhension correcte de la façon dont fonctionne la douleur, nous n’utiliserions plus ces explications délétères. Si vous rencontrez un patient souffrant de douleurs persistantes et que vous ne savez vraiment pas quoi faire, appelez un ami qui sait ! Si tout le reste échoue, réorientez le patient. Mais pour le bien de ce patient, et pour le bien de notre système de santé, ne leur dites pas qu’ils sont cassés, mal alignés, en manque de stabilité, pleins d’hernies ou d’arthrose, etc.

Vous pouvez utiliser les ressources gratuites sur le site paincloud, y compris les cours en lignes et les liens vers les vidéos de la page ressources si vous souhaitez en apprendre plus sur la douleur.

Étape 2 : Agissez !

Mettez vos connaissances en pratique. N’attendez pas d’acquérir toutes les connaissances en pensant que la pratique viendra toute seule. Vous ne vous y mettrez jamais si vous ne faites pas consciemment l’effort de commencer. Commencez par interagir avec vos patients en gardant à l’esprit que vous créez un environnement qui va, soit augmenter leur perception du danger (et leur douleur), soit la diminuer (et leur douleur avec).

Commencez par identifier leurs croyances qui pourraient contribuer au maintien de la sensibilité de leur système nerveux ou qui les empêchent de prendre part aux activités qui comptent pour eux. Aidez-les à commencer à changer ces idées reçues à l’aide de messages percutants ou d’un entretien motivationnel. Greg Lehman a un livret très facile d’accès qui explique ces concepts en détail17. Ensuite, aidez-les à adopter de nouveaux points de vue comme “mon corps est solide”, “mon corps répond favorablement au stress”, “la douleur est mal corrélée aux dommages corporels dans le cadre de la douleur chronique” et la “douleur est une alarme”.

Étape 3 : Parlez-en !

Trop de soignants participent à l’épidémie de douleur chronique. S’adresser aux cliniciens qui ont des idées dépassées sur la douleur est capital si l’on veut diminuer le nombre de drapeaux jaunes distribués dans les cliniques, les hôpitaux et les cabinets libéraux.

Conclusion

Avec les connaissances actuelles sur comment les patients sont affectés par ce que l’on dit, nous ne pouvons pas continuer à être des thérapeutes drapeau jaune. Si notre intention est d’aider les gens qui souffrent, nous devons mettre à jour nos connaissances sur le modèle biopsychosocial et nous devons comprendre les données modernes sur la physiologie de la douleur. Ne soyez pas un thérapeute drapeau jaune. Soyez meilleurs.

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